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Comte Dalbis : Solênopédie

vendredi 3 juillet 2020, par Denis Blaizot

Auteur : Comte Dalbis (Aristide Barbier. 1800-1863 [1] )
Titre français : Solênopédie, Révélation d’un nouveau système d’éducation phrénologique pour l’homme et les animaux
Suivi de L’éducation future par Marc Renneville
Illustration originale de Xavier Coste.
Éditeur : Jérôme Millon
Année de parution : 2020
ISBN : 2-84137-379-6
124 Pages
11 €

Quatrième de couverture :

En 1831, le narrateur suit un cours de phrénologie professé par Johann Gaspar Spurzheim (assistant de l’anatomiste allemand Franz Josef Gall). Un des participants retient son attention, qui lui demande 5000 Francs, et disparaît. Quelque temps après, en excursion dans les Pyrénées, il va à la rencontre d’un mystérieux « magicien » établi dans les ruines d’un vieux château féodal, qui effraie les habitants. Il y retrouve celui à qui il a prêté l’argent, qui lui fait visiter son château. Toutes les tâches domestiques sont assurées par un ours, des chiens, des chats, un loup, un taureau, des singes, des vautours, un grand-duc… « qui, obéissant soit aux signes, soit aux paroles du savant fou, tantôt apportaient un plat, tantôt emportaient une assiette, tantôt renouvelaient le vin et l’eau » (le visiteur les fait chanter la Marseillaise…). Plus loin, résonnent des cris d’enfants, « les yeux couverts d’un bandeau ; dans la bouche un bâillon suffisant pour les empêcher d’articuler des sons, mais calculé de manière à laisser passer de l’air, et à ne pas étouffer leurs cris. Leur tête est nue, rasée avec soin, et percée de douze à quinze trous qui traversent le crâne ».

Oscillant entre canular littéraire et conte moral, la Solênopédie s’inscrit dans l’engouement suscité par les théories de la phrénologie au début du xixe, à la suite de la publication en 1810 de l’ouvrage de Franz Joseph Gall, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme et des animaux par la configuration de leur tête. L’Académie des sciences a condamné les travaux de Gall exilé en France pour leur manque de scientificité, ce qui ne l’empêche pas de connaître une certaine renommée dans les milieux intellectuels parisiens. Mais c’est en Angleterre et surtout aux États-Unis que ses thèses trouveront le meilleur écho, grâce à la publicité qu’en fait Johann Gaspar Spurzheim.

Publié en 1838 vingt ans après le Frankenstein de Mary Shelley, ce texte rare et méconnu constitue l’un des tout premiers récits de science-fiction française.

Le Comte Dalbis est le pseudonyme d’un certain Aristide Barbier, manufacturier à Clermont-Ferrand. Industriel, fondateur avec son cousin Édouard Daubrée de la société Barbier et Daubrée à Clermont-Ferrand qui deviendra la société Michelin.

Introduction à l’édition de 1838 :
En révélant au monde savant la découverte la pins miraculeuse et, sans contredit, la plus importante que notre siècle ait fait éclore je crois devoir me borner au simple récit de ce qui m’a été dit et de ce que j’ai vu. Je ne suis pas un homme de science : je ne me livrerai point à des explications, à des hypothèses, à des commentaires ; je laisse ce soin aux savants véritables. Mon seul but est de leur signaler, par le récit des succès qu’a obtenus l’un d’eux, une voie nouvelle de recherches et de progrès.

Comte Dalbis.

Vous pouvez lire dans Les primaires de juillet 1935 une note de bas de page qui reprend un courrier publié dans le Mercure de France de 1931 :
Une lettre publiée dans Le Mercure de France du 1er Juillet 1931 signale un opuscule très probablement ignoré de Wells mais qui montre que ces hypothèses avaient occupé les imaginations avant même la réussite des premières tentatives de greffe animale :

Paris, 18 avril 1931. Monsieur le Directeur, Je découvre dans ma bibliothèque un curieux petit livre que je me permets de vous signaler.

Cet opuscule, d’une centaine de pages de petit format, contient tous les éléments du roman hallucinant de Wells : L’Île du docteur Moreau. L’ouvrage, écrit par le comte Dalbis (?), est édité en 1838 à la librairie médicale Labé, 10, rue de l’École de Médecine, Il porte le titre barbare de Solênopédie ou révélation d’un nouveau système d’éducation phrénologique pour l’homme et les animaux.

Au moyen de tubes métalliques introduits dans la boîte crânienne de certains animaux, un extraordinaire savant, caché en pleines Pyrénées, près de Barèges, modifie à son gré la mentalité de ses opérés (ours, chiens, loups, vautours, etc.). Il parvient à donner l’intelligence humaine aux bêtes les plus stupides ou les plus sauvages. Dans le castel délabré qui lui sert de refuge, castel perdu dans la montagne comme une île au milieu de l’océan, toutes les fonctions dont les domestiques s’acquittent ordinaire.ment sont remplies par des animaux d’espèces différentes, animaux dont la matière cérébrale a été travaillée par le fantastique chirurgien. Ses expériences ne se bornent pas d’ailleurs à des cervelles animales ; il opère aussi sur des cervelles humaines. Quelques enfants, soumis à ses travaux, vont acquérir des dons supérieurs, prévus et bien déterminés à l’avance.

Wells a-t-il eu connaissance de l’ouvrage du comte Dalbis lorsqu’il écrivait l’Île du docteur Moreau, ou n’y a-t-il, dans l’analogie vraiment frappante de ces deux ouvrages, qu’une simple coïncidence, qu’un effet du hasard ?

Wells seul pourrait nous fixer là-dessus. Ne serait-il pas intéressant de connaître sa réponse ? Veuillez agréer, etc.

E. Jougla.

L’auteur de cette lettre s’interroge sur la connaissance que H.-G. Wells avait de cet opuscule. Mais qu’en était-il de Maurice Renard quand il a rédigé Dr Lerne, sous-dieu ?

Citation :

« Eh quoi ! il sera permis à un conquérant de conduire cinq cent mille hommes sur un champ de bataille, de déchirer avec la mitraille ce corps immense qu’on appelle une armée, de le disséquer avec le sabre et la baïonnette , d’éteindre en un seul jour cent mille vies, et tout cela pour satisfaire une misérable et brutale ambition ; et l’on oserait traiter de barbare le savant qui donnera la mort à un individu, dans un intérêt non pas d’ambition , mais de science ; non pas pour le plaisir de détruire mais pour celui de soulager ses semblables et de reculer les bornes de cette noble intelligence humaine qui nous rapproche de la divinité ! »

Mon avis : Je suis heureux de découvrir ce texte. Et c’est une très bonne idée de l’éditeur de lui redonner vie après, semble-t-il, 182 ans de silence. C’est une petite fiction courte mais suffisante. D’une écriture agréable qui ne déplaira pas à ceux qui auraient peur d’y trouver un style trop ancien. J’ai lu des textes plus récents qui paraissaient plus datés. Non. La grammaire et l’orthographe sont très contemporaines (J’ai sous les yeux une copie de l’édition de 1838.).

Un lecteur du Mercure de France du 1er Juillet 1931 a judicieusement fait la remarque sur le thème commun entre ce texte et le l’œuvre de H.-G. Wells : L’île du Dr Moreau. On peu effectivement se poser la question. comme on peut également faire le rapprochement avec le roman de Maurice : Dr Lerne, sous-dieu. En effet, dans les trois cas, un savant, précurseur dans son domaine, s’isole pour faire des expériences sur le cerveau, qu’il soit animal ou humain.

La postface n’est pas à négliger puisqu’elle occupe environ un tiers de ce petit livre. Elle se découpe en deux parties : la première est apparentée à un article d’histoire des sciences puisqu’elle remet ce récit dans son contexte historique. En effet, les années 1830 ont été l’apogée de la phrénologie dont ce récit peut passer pour l’éloge funèbre. La deuxième partie, nous donne toutes les informations à disposition de Marc Renneville pour le remettre dans son contexte éditorial. Bref, un texte lui aussi passionnant.

En bref : À lire absolument. Il ne vous faut surtout pas rater cette perle si vous êtes amateur de Science-fiction (même si nous avons ici plus à faire à une fiction scientifique. C’est du moins ce qu’il ressort de la postface.

Solênopédie
Couverture de l’édition de 1838

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[1Il fonde en 1832 à Clermont-ferrand une manufacture de caoutchouc. Celle-ci prendra quelques années plus tard le nom de son gendre : Jules Michelin.