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Louis-Sébastien Mercier : 2440, rêve s’il en fut jamais

dimanche 23 août 2020, par Denis Blaizot

Auteur : Louis-Sébastien Mercier
Titre français : 2440, rêve s’il en fut jamais
Éditeur : Non précisé (Autoédité ?)
Année de parution : 1771
Disponible sur Gallica
Une deuxième édition augmentée a paru en 1786 puis 1799.

Présentation :

C’est en 1771 que l’auteur du Tableau de Paris écrit la version originale de L’An 2440, rêve s’il en fut jamais, considérée comme un des premiers textes d’anticipation. En prédisant « tous les changements possibles depuis la destruction des Parlements jusqu’à l’adoption des chapeaux ronds », Mercier est moins « le véritable prophète de la Révolution », que le formidable chroniqueur de « ce monde qui finit, et de ce monde qui commence » qu’est le XVIIIe siècle.

Extraits :

Je suis dégoûté de Paris comme de Londres. Toutes les grandes villes se ressemblent ; Rousseau l’a fort bien dit. Il semble que plus les hommes font de lois pour être heureux en se réunissant en corps, plus ils se dépravent, & plus ils augmentent la somme de leurs maux. On pouvait cependant raisonnablement penser qu’il devait en arriver le contraire mais trop de gens sont intéressés à s’opposer au bien général. Je vais chercher quelque village où, dans un air pur & des plaisirs tranquilles, je puisse déplorer le sort des tristes habitants de ces fastueuses prisons que l’on nomme villes.
Nous montâmes au haut d’une maison par un escalier où l’on voyait clair. Quel plaisir ce fut pour moi qui aime la vue & le bon air, de rencontrer une terrasse ornée de pots de fleurs & couverte d’une treille parfumée. Le sommet de chaque maison offrait une pareille terrasse de sorte que les toits, tous d’une égale hauteur, formaient ensemble comme un vaste jardin & la ville aperçue du haut d’une tour était couronnée de fleurs, de fruits & de verdure.
On l’a tant de fois prouvé : la liberté de la presse est la vraie mesure de la liberté civile. On ne peut donner atteinte à l’une sans détruire l’autre. La pensée doit avoir son plein effet. Y mettre un frein, vouloir l’étouffer dans son sanctuaire, c’est un crime de lèse-humanité. Et qui m’appartiendra donc, si ma pensée n’est pas à moi ?
LES coups redoublés d’un bourdon effrayant frappèrent tout-à-coup mon oreille : ces sons tristes & lugubres semblaient murmurer dans les airs les noms de désastre & de mort. Le tambour des gardes de la ville faisait lentement sa ronde, en battant l’alarme ; & cette marche sinistre, qui le répétait dans les âmes, y portait une profonde terreur. Je vis chaque citoyen sortir tristement de sa maison, parler à son voisin, lever les mains au ciel, pleurer & donner toutes les marques de la plus vive douleur. Je demandai à l’un d’eux pourquoi on sonnait ces cloches funèbres & quel accident était arrivé ?
— Un des plus terribles, me répondit-il en gémissant. Notre Justice est forcée de condamner aujourd’hui un de nos concitoyens à perdre la vie, dont il s’est rendu indigne en trempant une main homicide dans le sang de son frère. il y a plus de trente ans que le soleil n’a éclairé un semblable forfait : il faut qu’il s’expie avant la fin du jour. Oh ! que j’ai versé de larmes sur les fureurs où se porte une aveugle vengeance ! Avez-vous appris le crime qui s’est commis avant-hier au soir ?... O douleur ! ce n’est donc pas assez d’avoir perdu un vrai citoyen il faut que l’autre subisse encore la mort...
Le culte extérieur des anciens consistait en fêtes, en danses, en hymnes, en festins, le tout avec très peu de dogmes. La Divinité n’était pas pour eux un être solitaire, armé de foudres. Elle daignait se communiquer & rendre sa présence visible. Ils croyaient l’honorer plutôt par des fêtes que par la tristesse & les larmes. Le législateur qui connaîtra le mieux le cœur humain, le conduira toujours à la vertu par la route du plaisir.
La justice n’est plus un vain nom, comme dans votre siècle ; son glaive descend sur toute tête criminelle, & cet exemple doit être encore plus fait pour intimider les grands que le peuple ; car les premiers sont cent fois plus disposés au vol, à la rapine, aux concussions de toute espèce.
Le mal fait toujours sur l’homme des impressions beaucoup plus fortes que le bien. Ainsi un Dieu méchant frappe plus l’imagination qu’un Dieu bon. Voilà pourquoi on voit dominer une teinte lugubre & noire dans toutes les religions du monde. Elles disposent les mortels à la mélancolie. Le nom de Dieu renouvelle sans cesse en eux le sentiment de la frayeur. Une confiance filiale, une espérance respectueuse honoreraient davantage l’auteur de tout bien.
La chasse doit être regardée comme un divertissement ignoble & bas. On ne doit tuer les animaux que par nécessité, & de tous les emplois c’est assurément le plus trisse. Je relis toujours avec un nouveau degré d’attention ce que Montaigne, Rousseau & autres philosophes ont écrit contre la chasse. J’aime ces bons Indiens qui respectent jusqu’au sang des animaux. Le naturel des hommes se peint dans le genre de plaisirs qu’ils choisissent. Et quel plaisir affreux, de faire tomber du haut des airs une perdrix ensanglantée, de massacrer des lièvres sous ses pieds, de suivre vingt chiens qui hurlent, de voir déchirer un pauvre animal ! Il est faible, il est innocent, il est la timidité même ; libre habitant des forêts, il succombe sous les morsures cruelles de les ennemis : l’homme survient & lui perce le cœur d’un dard ; le barbare sourit en voyant ses belles côtes rouges de sang, & les larmes inutiles qui ruissellent dans ses yeux. Un tel passe-temps prend sa source dans une âme naturellement dure, & le caractère des chasseurs n’est autre chose qu’une indifférence prête à sa changer en cruauté.
Comme nos jours sont bornés, & qu’ils ne doivent pas être consumés dans une philosophie puérile, nous avons porté un coup décisif aux misérables controverses de l’école. — Qu’avez-vous fait ; achevez, s’il vous plaît ? — D’un consentement unanime nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugé ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur & en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice, & il était flanqué de toutes parts de mandements d’évêques, de remontrances de parlements, de réquisitoires & d’oraisons funèbres. Il était composé de cinq ou six cents mille commentateurs, de huit cents mille volumes de jurisprudence, de cinquante mille dictionnaires, de cent mille poèmes, de seize cents mille voyages & d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût. Les flammes ont dévoré par torrent les sottises des hommes tant anciens que modernes. L’embrasement fut long. Quelques auteurs se sont vus brûler tout vivants, mais leurs cris ne nous ont point arrêtés ; cependant nous avons trouvé au milieu des cendres quelques feuilles des œuvres de P***, de De la H***, de l’abbé A***, qui, vu leur extrême froideur, n’avaient jamais pu être consumées.

Mon avis : Je ne sais par quel heureux hasard je me suis retrouvé à découvrir 2440, Rêve s’il en fût jamais, mais je suis très satisfait de ma lecture.

En effet, même si on est là très loin de la science-fiction moderne, il est plaisant de découvrir ce qu’un homme du XVIIIe siècle espérait comme évolution à la société de son époque. C’est du coup, plus un pamphlet politique qu’un roman. Surtout au vu de l’importance des notes de bas de page dont le volume atteint près des 1/5 du roman proprement-dit.

Qu’on ne s’y trompe pas, ici aucun voyage fabuleux, ni dans l’espace, ni dans le temps. Aucune découverte d’une civilisation avancée. Non. Juste un rêve. Le narrateur s’endort un soir et se réveille (se rêve) 700 ans plus tard. Il découvre alors la société française de l’an 2440 avec toutes ses qualités. Car pour Mercier, il semble ne pas y avoir grand chose à garder de cette deuxième moitié du siècle des lumières. Même pas les livres, puisqu’il les image victimes d’un monumental autodafé (Hé non : Ray Bradbury na pas la primeur du concept). Quasiment aucun écrivain n’est sauvé et pour les autres, c’est une œuvre édulcorée qui perdure.

La justice sociale règne. La France est toujours une monarchie, mais dont le suzerain est éclairé et bienveillant. Il ne demande rien qu’il ne ferait lui-même. La guerre est bannie, le vol et le meurtre aussi. Un rêve quoi ! Un rêve qui est l’occasion de quelques beaux passages et de commentaires acerbes de l’auteur sur la société de son époque.

En bref : À lire pour deux raisons : Pour découvrir un roman qui est un ancêtre de la science-fiction et s’informer sur la société française pré-révolutionnaire. quelques passages nous éclairent d’ailleurs assez bien sur les déclencheurs de celle-ci.

À noter : Ce roman a connu deux versions de longueurs très inégales. La première, dont je propose aujourd’hui une édition moderne tiens en un volume de 400 pages et 44 chapitres. — Elle date de 1771. — Et la seconde, datant de 1786, tiens en trois volumes de même format pour un total de 82 chapitres. Je ne peux que la lire également pour voir ce qu’il a bien pu ajouter.

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