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Jean Joseph-Renaud : Les yeux

samedi 14 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue dans Le Matin du 5 novembre 1919 1919 .

Adaptée d’Ambrose Bierce ? C’est ce qui est indiqué en dessous de la signature de l’auteur. Une chose est certaine, si c’est inspiré ou adapté d’un texte d’Ambrose Bierce, c’est un texte que je n’ai pas lu. N’importe ! Cette nouvelle fantastique est excellente ! Et j’en redemande. Cette tension qui mène à la mort... du grand art !

« ...Il est attesté par de nombreux et sages témoins que les yeux des serpents ont une irrésistible puissance magnétique... »

Cette phrase fit sourire Harker Brayton. Il venait de la rencontrer dans un vieil ouvrage d’histoire naturelle qu’il lisait, ce soir-là, dans sa chambre.

— Comment a-t-on jamais pu croire à de telles sottises ! pensa-t-il en abaissant machinalement le livre.

Alors, quelque chose, en un coin obscur de la chambre, attira son attention. Il voyait dans l’ombre, sous le lit, deux points lumineux rapprochés l’un de l’autre... Oh ! il s’en soucia peu !... Et il reprit tranquillement sa lecture.

Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce qu’il avait vu... Les deux points lumineux étaient toujours là : peut-être plus nets que tout à l’heure.

Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à l’attention superficielle que Harker Brayton leur prêtait.

Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée qui le fit sursauter. Le volume, glissant de sa main, tomba sur le parquet...

Maintenant Brayton, à demi levé, regardait intensément dans l’ombre, sous le lit, où les deux points lui semblaient briller avec une force accrue... Son attention se concentrait anxieusement. Bientôt elle devina, elle aperçut, près d’un pied du lit, les anneaux repliés d’un serpent !... oui, un long serpent, dont les deux points brillants étaient les yeux.

L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait fixement vers lui... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux ; ils regardaient les siens, avec intention... Harker Brayton était, pour l’instant, l’hôte d’un savant connu, le docteur Druring, en une vieille demeure dont une aile constituait à la fois un laboratoire, un musée et une « serpenterie ». Les goûts scientifiques du docteur Druring allaient vers les tortues et les serpents... les serpents surtout !...

Sa femme et ses filles craignaient fort cette « serpenterie » et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un fumoir... Orner ? à l’avis du docteur ! car vivants ou « naturalisés », elles abhorraient ces immondes reptiles. D’autant plus que certains de ceux-ci avaient été plusieurs fois trouvés — et vivants — hors de la « serpenterie » en des endroits de la maison où leur présence était terriblement dangereuse.

×××

M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût. Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait.

Mais, bien que le cordon de sonnette pendît à sa portée, il ne fit pas le geste. En effet il était plus ému par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui arrivait...

Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la longueur... Quel était le péril ? Morsure empoisonnée ou étreinte ?... En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette chambre paisible...

Brayton se leva... Il allait se retirer, à reculons, jusqu’à la porte, doucement, sans effrayer le reptile, sans le quitter du regard...

Mais si l’horrible chose rampante le suit ?... Eh bien ! il y a au mur des sabres asiatiques. Il en saisira un...

Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite... Il le leva seulement, car il ressentit une aversion profonde, bizarre, pour la fin de ce geste... une aversion qu’il voulut s’expliquer...

— Je ne suis pas poltron et, quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite à reculer !...

Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait d’une main sur le dos d’une chaise afin de conserver son équilibre.

— Sottise que cet amour-propre... Aussi, je recule d’un grand pas !...

Il leva le pied un peu plus haut et le replaça vivement sur le sol, un peu en avant de l’autre pied. Oui, en avant !... comment cela s’était-il produit ? Il ne s’en rendait pas compte...

Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat le pied gauche vint se mettre en avant du pied droit...

Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... Oh ! sa main étreignait terriblement !... Elle ne voulait pas lâcher... elle en était toute blanche...

La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux enroulés. Elle n’avait pas bougé, mais les yeux étaient maintenant des étoiles électriques, pétillantes.

Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore... tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, soudain abandonnée, tomba bruyamment contre le pied de la table... Les yeux du serpent étaient deux soleils... deux soleils multicolores grandissant à l’infini, et diminuant...

Soudain tout disparaît... Où donc est-il ?... Voici qu’il entend... où donc ?... des heurts sourds, continuels de tam-tam... Cela devient le grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et tout s’éclaire... un merveilleux paysage glisse devant Brayton... un paysage éclatent de soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un monstre de l’Apocalypse, couronné d’une tiare d’or, évolue en lents enroulements — et le regarde... — le regarde...

Son visage est violemment cogné... Réveil !... Où ?... Ah oui là !... il vient de tomber face en avant sur le plancher. Du sang coule de son nez, de ses lèvres...

×××

Quelques minutes, il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante contre la poussière du mince tapis... Puis la conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé !... Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir...

Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop affreuse... À ce degré, l’horreur devient attirante... irrésistible... Il veut savoir... Il veut...

Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine passivement soumise à l’immonde bête.

À plat ventre, à un mètre des yeux, il se dressait sur les coudes, la tête renversée en arrière, les jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance — mais, incessamment, il avançait sur les coudes.

Le docteur Druring et sa femme étaient assis dans le salon quand un long cri retentit dans la maison...

Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement... Le cri se fit entendre encore, plus faible...

Le docteur montait déjà l’escalier. Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, eux aussi. Ils entrèrent ensemble...

Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. Ils le titrèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort. Du sang, de l’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux distendus portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques reculèrent.

— Une attaque sans doute... le cœur ! dit le savant en s’agenouillant près du corps...

Son regard alla, par hasard, sous le lit.

— Mon Dieu !... comment cela se trouve-t-il ici ?

Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta, encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où sa chute fit un Bruit sec, où il demeura immobile.

C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre.

Jean Joseph-Renaud Jean Joseph-Renaud Jean Joseph Renaud (1873-1953)

Naissance : Paris, 9e arrondissement (France), 16-01-1873

Mort : Suresne (Hauts-de-Seine), 07-12-1953

Note :
Romancier. - Publiciste.

A aussi traduit de l’anglais en français
Fleurettiste et propagateur du judo et du ju-jitsu en France.
Utilise les pseudonymes de « Jean Carmant » et « Jean Cassard »

Vous pouvez retrouver certains de ses textes dans la rubrique les milles et un matins publiée dans le quotidien Le Matin de 1919 à 1940.

(D’après Ambrose Bierce.)