Accueil > Ebooks gratuits > Les mille et un matins > Mark Twain : Pour guérir un rhume

Mark Twain : Pour guérir un rhume

dimanche 15 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans Le Matin du 30 décembre 1919 1919 .

Quand la Maison-Blanche brûla en Virginie, je perdis mon foyer, mon bonheur, ma bonne constitution et ma malle. La perte des deux premiers objets n’avait pas grande importance ; mais perdre une bonne constitution et une malle, c’est le comble de la malchance.

Le jour de l’incendie, ma bonne constitution succomba sous les atteintes d’un rhume que j’avais attrapé en m’échauffant à vouloir faire quelque chose. La première fois que j’éternuai, un ami me conseilla de prendre un bain de pieds chaud et de me mettre au lit. Un peu plus tard, un autre ami suggéra que je me levasse et prisse une douche froide. C’est ce que je fis également. Mais un troisième ami m’assura que la meilleure tactique c’était de « nourrir le rhume et de jeûner pour la fièvre... » De sorte que je me remplis copieusement pour le rhume et me couchai pour faire « jeûner ma fièvre » pendant quelque temps. Je dois dire que pour me bien remplir, je me rendis dans un restaurant qui venait d’être ouvert le jour même. Le gérant, observant un silence respectueux, me regarda nourrir mon rhume. Puis il me demanda si les gens de la Virginie souffraient souvent du coryza. Je lui répondis : oui... Alors il sortit et ferma, la boutique.

Je me rendis à mon bureau et rencontrai en chemin un autre ami d’enfance qui me déclara que la meilleure façon de guérir un rhume, c’était de boire un bon demi-litre d’eau tiède et salée. J’en fis l’expérience aussitôt. Le résultat fut surprenant... Je crus que j’allai rendre... l’immortalité de mon âme ! Si jamais je souffre d’un autre rhume de cerveau et si je n’ai d’autre remède que de prendre un tremblement de terre ou un demi-litre d’eau tiède et salée, je risquerai le tremblement de terre.

×××

Lorsque la tempête dont mon estomac avait été le théâtre se fut apaisée, je continuai d’emprunter des mouchoirs et de les réduire en atomes, jusqu’à ce que j’eusse rencontré une certaine dame qui arrivait des plaines du Far-West, où les médecins sont assez rares. Cette dame avait nécessairement acquis une grande habileté dans l’art de guérir les maladies bénignes. Elle devait même posséder une expérience remarquable, car il me sembla qu’elle avait bien cent cinquante ans. Elle me prépara une mixture faite de mélasse, d’eau-forte, de térébenthine et d’autres drogues en me recommandant d’en prendre un verre à bordeaux tous les quarts d’heure.

Je n’en bus jamais qu’un verre ! Mais ce fut assez pour m’enlever tous mes principes moraux et pour éveiller les plus bas instincts de ma nature. Sous l’influence maligne de ce breuvage, j’aurais dévalisé un cimetière.

Deux jours plus tard, j’essayai de nouveaux remèdes infaillibles qui eurent pour résultat de faire tomber mon rhume du cerveau dans les poumons. Je me mis à tousser sans arrêt et ma voix descendit au-dessous de zéro. Je parlai sur un ton de basse chantante qui vocalise dans un verre de lampe. Mon état empira. On me conseilla le gin pur. J’en pris. Puis du gin dans de la mélasse. J’en pris aussi. Puis du gin avec des oignons. Ma respiration ressembla bientôt à celle d’une buse.

×××

Alors je pensai qu’il serait bon de voyager. Je partis pour le lac Bigler avec mon camarade et confrère Wilson. Nous chassâmes, nous péchâmes et nous dansâmes tous les jours. La nuit, je soignais mon rhume.

On me recommanda le drap mouillé. Comme je n’avais jusque-là jamais refusé un remède, je résolus d’essayer du drap mouillé, bien que je n’en eusse aucune idée.

On m’en prépara un vers minuit. Il gelait dehors. On mit à nu mon dos et ma poitrine, on mouilla d’eau glacée un grand drap et on me roula dedans. Oh ! la cruelle expérience. Je fus gelé jusqu’à la moelle des os et mon cœur cessa de battre. Je crus que ma dernière heure était venue...

Ne vous laissez jamais faire le coup du drap mouillé ! Jamais ! C’est une chose presque aussi désagréable que de rencontrer une dame de ses amies qui, pour des raisons connues d’elle seule, ne vous voit pas quand elle vous regarde et ne vous reconnaît pas quand elle vous a vu.

Mais pour revenir à mon drap mouillé, cet expédient, n’eut aucun résultat. Une dame compatissante me proposa de poser sur ma poitrine un cataplasme de farine de moutarde. Je suis sûr que ce cataplasme m’aurait guéri sans la faute de mon jeune ami Wilson.

Lorsque, ce soir-là, je me couchai, je plaçai le cataplasme de farine de moutarde — il était d’ailleurs de taille imposante et mesurait au moins cinquante centimètres carrés [1] — je le plaçai, dis-je, de façon à ce que je pusse le prendre facilement quand j’en aurais besoin. Malheureusement le jeune Wilson eut faim dans la nuit et le mangea.

Jamais je n’ai rencontré quelqu’un dont l’appétit fût comparable à celui de ce jeune fou. Je suis sur que si j’avais été comestible et bien portant, ce gaillard-là m’aurait dévoré.

Après un séjour d’une semaine au lac Bigler je me rendis à Sleamboat Springs où, en plus des bains de vapeur je dégustai les plus horribles drogues qu’on puisse imaginer. Elles m’auraient sûrement guéri si je n’avais pas été obligé de retourner en Virginie, où malgré la variété des médecines que j’absorbais chaque jour, j’aggravai encore mon cas en commettant de stupides imprudences. Finalement, je pris la résolution d’aller à San-Francisco. Le premier jour une darne de Lick House m’engagea à boire un litre de whisky toutes les vingt-quatre heures, et un ami de l’Occidental me recommanda, lui aussi, le même régime. Ils m’avaient conseillé chacun de prendre un litre, cela faisait en tout deux litres de whisky par jour...

Je les pris et je vis encore.

Aussi, poussé par le plus philanthropique des motifs, je soumets aux méditations des malheureux atteints de mon mal le traitement étendu et varié que je viens de suivre. Qu’ils l’essayent !... Si cela ne les guérit pas, le pis que cela puisse faire, ce sera de les tuer.

Mark Twain
(Adaptation de .Maurice Dekobra)


[1Erreur du traducteur ou de l’auteur ? 50 cm2, ce n’est jamais qu’un carré de 7 cm de côté... ce qui n’a rien d’imposant pour un cataplasme. Il s’agit très certainement d’une maladresse de Mark Twain, puisque dans une autre traduction, il est question de 18 pouces carrés.