Accueil > Ebooks gratuits > Jacques Constant : Les hôtes de la « Buena-Estrella »

Jacques Constant : Les hôtes de la « Buena-Estrella »

mercredi 30 décembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans l’hebdomadaire Le Dimanche Illustré en date du 12 décembre 1926 1926 . Découverte sur Gallica après avoir cherché des informations sur Jacques Constant Jacques constant Jacques constant serait le pseudonyme de Jacques Étienne Constant Jordy (1873 - 1965) (1873 1873 -1965 1965 ... peut-être), écrivain prolifique mais tombé dans l’oubli. Nous avons affaire à un petit thriller bien ficelé mais basé sur une vision des plus éculées des serpents. En particulier ces animaux sont ici suspectés d’être gratuitement agressifs et de pouvoir mordre plusieurs fois de suite. L’auteur aurait eu avantage à se documenter sur les serpents avant d’écrire sa nouvelle qui aurait sans doute été moins oppressante.



UN CONTE DRAMATIQUE

LES HÔTES DE LA « BUENA-ESTRELLA »

par JACQUES CONSTANT Jacques constant Jacques constant serait le pseudonyme de Jacques Étienne Constant Jordy (1873 - 1965)

Ebooks gratuits
Des Epub et Pdf faits avec soin pour vous faire redécouvrir des œuvres anciennes tombées dans le domaine public.

À quels hôtes les Passagers de la « Buena-Estrella » vont-ils se heurter ? Tragique aventure que dépeint, dans cette brève nouvelle, le romancier Jacques Constant Jacques constant Jacques constant serait le pseudonyme de Jacques Étienne Constant Jordy (1873 - 1965) .

Le cabestan vira, les chaînes de l’ancre cliquetèrent le long des écubiers, la sirène déchira l’air de son appel rauque, la Buena Estrella fendit de son étrave les flots bleus du Pacifique. Les mouchoirs s’agitèrent pour les adieux, les yeux s’humectèrent. Mais, moi qui ne laissais aucune tendresse sur cette terre étrangère, j’étais heureux de partir, parce que je songeais que chaque tour d’hélice me rapprochait de Valparaiso et que, mes affaires terminées. rien ne m’empêcherait de rentrer en France.

Appuyé au bastingage, je regardais s’éloigner les quais incendiés de soleil, les cheminées fumantes de Bellavista et les maisons roses de Callao, échelonnées sur les pentes parmi la verdure. Au-dessus de la ville, sombres avec des blancheurs neigeuses à leurs cimes, les Andes immenses barraient l’horizon.

— Cuen hermosa vista, Senor ! fit une voix grêle à mes côtés.

Je tournai la tête. Mon interlocuteur était ce petit homme olivâtre, aux yeux de houille, au nez busqué, qui venait d’avoir une longue discussion avec le capitaine au sujet de ses bagages. Il faut croire qu’il avait obtenu gain de cause, puisque je l’avais vu un peu plus tard surveiller avec un soin jaloux l’embarquement de trois grandes caisses grillées et cadenassées.

Pourquoi cet individu me déplut-il ainsi ? À cause de son regard fuyant, de son air à la fois sournois et obséquieux ? Peut-être. En tout cas, mon antipathie fut aussi définitive qu’irraisonnée. Je répondis par un vague monosyllabe et lui tournai le dos pour bien marquer ma volonté de ne pas lier conversation.

Il se nommait Antonio Gonzalès et exerçait la médecine au Chili. Le hasard voulut qu’à table il fût placé à ma droite et je ne pus me dispenser d’accepter de menus services pendant le repas. Je l’examinai plus attentivement : il avait le crâne allongé et le front fuyant des Incas, des touffes de poils noirs, hérissés, sortaient de ses oreilles, et ses mains étaient velues comme des pattes d’ours. Je le négligeai résolument au profit de ma voisine de gauche, une Chilienne aussi, qui regagnait Valparaiso. Conception Solar était bien la beauté brune la plus radieuse qu’il m’eût été donné de contempler. Chez nulle autre au monde, je n’ai rencontré ces yeux profonds et voluptueux, ce galbe de madone et surtout ce teint de fraise à la crème qui est l’apanage des rousses. Elle était chaperonnée par sa mère, une virago moustachue ; débordante de chair et vêtue avec un luxe tapageur. Je ne lui avais pas déplu, et elle me confiait volontiers sa fille, le soir, après dîner, tandis qu’elle-même jouait au poker. Nous n’avions garde de l’imiter et nous nous installions sur le pont. C’était l’heure où la scintillante Croix du Sud éveillait quelque brise sur la mer phosphoreuse. J’aimais cet instant plein de charme, où je pouvais parler librement à Conception. De quoi pouvions-nous nous entretenir sinon d’amour ? Ma cour était, du reste, favorablement accueillie, et je me demandais sérieusement si je rentrerais seul en Europe.

Gonzalès aussi trouvait la jeune fille à son goût. Il lui vantait ses richesses, sa situation, et me qualifiait d’aventurier, de Français stupide eet bavard.

Tous ceux qui ont aimé comprendront la joie que je ressentis quand Conception lui répliqua froidement qu’elle ne souffrirait pas plus longtemps qu’on calomniât son fiancé. Là-dessus, Gonzalès murmura quelques mots que je compris mal, et se précipita vers la jeune fille pour l’embrasser. Elle poussa un léger appel, et je jugeai bon d’intervenir :

— Goujat ! Brute ! criai-je à l’autre, et, comme il nous insultait, la colère m’aveugla, je me précipitai sur lui et le giflai à tour de bras.

Il s’écarta de trois pas et mit la main à la poche. Plus prompt que lui j’avais déjà tiré mon browning :

— Haut les mains ! lui dis-je, ou je fais feu ! Des passagers, attirés par le bruit, intervinrent ; Gonzalès, qui n’était sympathique à personne, fut quelque-peu houspillé et le capitaine, mis au courant de l’incident ; le consigna à l’arrière, dans une cabine inoccupée. L’après-midi, je rencontrai le stewart, un Américain du Nord, avec lequel j’entretenais d’excellentes relations.

— Attention, me prévint-il, le citoyen ne me dit rien qui vaille. Ah ! le capitaine aurait bien dû le laisser à Callao, lui et sa damnée marchandise.

— Quelle marchandise ?

— Eh ! les répugnants reptiles qu’il a dans l’entrepont.

Et il m’apprit que les trois caisses grillagées contenaient des serpents. Deux fois par jour, le Gonzalès portait à ses pensionnaires une pâtée faite de pain et de viande, du poisson, des jattes de lait concentré. Il prétendait s’en servir pour préparer des sérums antivenimeux, car ce n’étaient pas d’inoffensives couleuvres, mais des joraracas, des labarias, des vipères jaunes, des élaps, des crotales, bref, les bestioles les plus dangereuses qu’eût enfantées le soleil équatorial.

Jusqu’à l’escale de Caldéra, il resta confiné dans son coin sans essayer d’enfreindre la quarantaine que nous lui a vions infligée. Là, il descendit à terre, et, quand le paquebot repartit, il n’avait point rejoint le bord.

— Bon voyage ! fis-je, et je ne pensais guère à lui ce matin-là quand je fus réveillé en sursaut par des cris affreux qui se calmèrent tout d’un coup. Une voix de femme s’exclama :

— Santissima Virgen ! Santa madre de Dios !

Puis ce fut un piétinement, un bruit de portes fermées, un vacarme inusité. Je consultais ma montre, elle marquait six heures. Mon compagnon, un agriculteur bolivien, était déjà parti. Ah ! ça, que se passait-il ? Le navire continuait à marcher puisque je percevais toujours les pulsations de l’hélice. Je m’habillai et, traversant le couloir silencieux, j’allai frapper à le cabine qu’occupaient Mme Solar et sa fille. Intriguées comme moi par ce remue-ménage, elles étaient debout ; Conception achevait de tordre son splendide chignon de jais.

— Allons déjeuner, dit-elle, nous aurons l’explication de tout ceci.

Au détour d’un couloir, nous trébuchâmes sur un corps qui gisait sur le linoléum. La face était cyanosée, presque noire, et contractée par un effrayant rictus. Je reconnus l’agriculteur bolivien.

— Cet homme a besoin de soins, dis-je.

Et nous appelâmes en chœur, mais personne ne parut. Nous pénétrâmes dans la salle à manger, qui était déserte, et nous sonnâmes vainement pour nous faire servir.

— Voyons aux cuisines ! proposai-je.

Conception allait devant moi, vive et légère comme un oiseau. Nous n’avions nullement l’impression qu’un danger nous menaçait.

— Oh ! s’écrie-t-elle soudain, un serpent !

Et nous vîmes glisser le long des boiseries une sorte de câble rouge clair, rayé de noir et de blanc. Notre gaîté était tombée, quand nous rencontrâmes un second corps étendu : c’était le maître d’hôtel. Il n’était pas mort, car il gémissait faiblement. Son plateau, roulé à ses pieds, voisinait avec des débris de tasses et de bols dont le contenu formait une flaque blanche autour de lui.

Ma compagne se penchait sur le malheureux, quand elle se releva brusquement.

— Mon Dieu ! fit-elle, et son cri s’acheva en un hurlement.

×××

Tel un ressort qui se détend, un grand serpent bondissait et la ceinturait de ses anneaux jaunes striés de noir. Près du visage adorable, je vis se dresser une hideuse tête plate de bothrops ou de trigonocéphale, et j’entendis les horribles crochets venimeux s’enfoncer dans la chair, près de la nuque. Puis, dardant vers moi sa langue fourchue, la bête infecte me fixa de ses prunelles rondes, et saillantes. Pendant les dix secondes qu’avait duré le drame, l’horreur m’avait cloué sur place. Mes genoux, tremblants, se dérobaient sous moi. Déjà Conception était tombée, évanouie, à côté du maître d’hôtel et, en un clin d’œil, une douzaine au moins d’ophidiens, des noirs, des gris, des roux, s’acharnaient sur elle. Sans doute aurais-je dû me précipiter sur ces affreux animaux, en tuer le plus possible et mourir avec elle. Mais l’instinct en décida autrement. Je m’enfuis comme un fou, je traversai un couloir où sifflaient d’autres reptiles, et je gravis l’escalier sauveur. Les panneaux étaient fermés, et je dus vociférer, frapper à coups redoublés avant qu’on se décidât à m’ouvrir.

Malgré la chaleur mortelle, tout le monde était sur le pont. Des cales à l’entrepont, la Buena-Estrella était le palais des serpents. Le capitaine, le second, une demi-douzaine de passagers avaient succombé à leurs morsures. Le cauchemar dura vingt-quatre heures encore et, quand nous arrivâmes à Valparaiso. nous mourions de soif et de faim comme de véritables naufragés, car nul n’avait consenti à affronter les terribles bêtes du Dr Gonzalès. Quant à moi, je m’étais écroulé hébété, entre deux rouleaux de cordages, à côté d’une grosse femme qui sanglotait et qui murmurait, avec des yeux de folle :

— Dites, monsieur le Français, rendez-moi ma fille.

Jacques Constant Jacques constant Jacques constant serait le pseudonyme de Jacques Étienne Constant Jordy (1873 - 1965)