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Abel Hermant : L’an 1921

mercredi 6 janvier 2021, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue dans l’Excelsior du 12 juin 1921 1921 .

voilà une nouvelle bien étrange. Au titre, le lecteur est en droit de penser au roman de Louis-Sébastien Mercier : 2440, rêve s’il en fut jamais , mais il n’est rien : c’est en fait une belle fantaisie censée être rêvée par un chercher d’or de Californie en 1850. Donc, on ne peut pas la classer SF ou anticipation. Elle n’est pas assez étrange pour vraiment mériter le label Fantastique. C’est encore moins un polar ou un thriller. Elle ressort néanmoins de façon indéniable des littératures de l’imaginaire. Bref : inclassable mais agréable et amusante à lire.

EN L’AN 1921 1921 par ABEL HERMANT Abel Hermant Né à Paris, le 3 février 1862.
Mort le 29 septembre 1950.

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(Extrait des mémoires d’un chercheur d’or qui se trouvait en Californie environ le milieu du dernier siècle.)

J’ai fait cette après-midi un rêve fort curieux. J’ai eu, pour parler plus exactement, une vision des temps futurs. La date où s’accomplira ce que j’ai vu m’a été révélée, je ne saurais dire par quelle intuition, mais avec une certitude et une précision singulières : il paraît que le monde sera tel qu’il s’est manifeste à moi pendant mon sommeil, en l’an 1921 1921 , soit dans soixante et onze années.

Je proteste d’abord que je n’attache aucune importance ni aucun crédit à ces jeux de mon imagination. Une haute culture philosophique avait déjà ruiné toutes mes superstitions, et la vie un peu rude que je mène ici depuis deux ans m’a délivré de tous autres préjugés importuns. Je ne crois positivement à rien sinon à la pépite que je n’ai pas encore trouvée, mais que je trouverai sans doute demain matin ou après-demain soir. Il n’en est pas moins vrai que j’ai fait de fortes études et que j’allais être nommé professeur lorsque j’appris, bien à propos pour échapper à ce destin médiocre, qu’il y avait de l’or en Californie. Je n’hésitai pas une minute. Je m’en félicite tous les jours, en dépit de mes misères actuelles, qui ne sont d’ailleurs que la préface d’une fabuleuse fortune.

Je n’enseignerai donc pas à de petits bourgeois la théorie de la connaissance et le mécanisme de la pensée ; mais je n’ai rien perdu de ma science chèrement acquise et désormais inutile, j’analyse encore plus machinalement que je ne pioche, et à peine avais-je rouvert les yeux que j’interprétais déjà mon rêve de la manière, on va le voir, la plus simple et la plus certaine.

Ne faisant point ici de littérature, je ne ménage pas l’intérêt du lecteur, et ceux qui ont un peu de perspicacité reconnaîtront, dès les premières lignes de ce récit, le phénomène très banal qui m’a probablement suggéré toutes les images subséquentes, visuelles ou autres.

Il était environ cinq heures, la chaleur était torride, et après une journée de recherches, entièrement vaines, je me sentais exténué. Je venais de rentrer au camp. J’allai boire dans le misérable cabaret où nous avons coutume de nous réunir. Il y avait foule, comme à toute heure. Ceux qui avaient déjà bu le plus continuaient de boire sans savoir ce qu’ils faisaient, ceux qui étaient encore à peu près de sang-froid dansaient, pour se divertir. Un grand piano carré, monté sur des X d’acajou, tenait lieu d’orchestre, et je ne pense pas qu’il fût possible d’entendre des sons plus aigres ni plus invraisemblablement faux.

On ne les entendait pas. Tout le monde hurlait à la fois, les ivrognes et les danseurs ; et surtout on tirait tant de coups de feu, soit en l’air ou sur des buts tout à l’heure vivants, que c’était un perpétuel bruit de fusillade. Selon l’usage, une pancarte était placée sur la caisse du piano, où l’on pouvait lire : « On est respectueusement prié de ne pas tirer sur le pianiste, qui fait de son mieux. » Mais, comme il était à craindre que cet avertissement philanthropique ne restât lettre morte, deux ou trois pianistes de rechange se tenaient toujours assis sur des chaises voisines de l’instrument, prêts à suppléer celui qui faisait de son mieux et pouvait n’avoir pas longtemps à le faire.

J’étais si abruti que je ne songeais point à vider le verre que le garçon avait posé devant moi ; je regardais fixement la pancarte et je dus m’endormir soudain en la regardant, malgré la fusillade qui ne cessait pas. Je dormis d’abord, un temps que je ne saurais calculer, profondément et sans rêve. Puis il me parut qu’une porte s’ouvrait, et elle s’ouvrait sur l’avenir. Ce mot n’est pas abstrait comme on croit généralement : il représente, au moins dans cet état de sommeil qui n’interrompt pas l’activité du cerveau, un espace vide, sans contours apparents, assez trouble, et avec cela vaguement lumineux. Puis, il me sembla que l’on plaçait un décor dans cet espace vide, et je reconnus Paris, quoique rien ne me rappelât le Paris que j’ai quitté il y a deux ans. Enfin des personnages animèrent ce décor, et le premier à qui je prêtai attention fut moi-même, naturellement.

J ’avais le même âge que j’ai à présent en Californie ; mais, au liée de m’expatrier, j’avais suivi mon petit bonhomme de chemin, passé par toutes les filières, j’étais maintenant professeur ; et, ce que je ne pus comprendre, je touchais un traitement dont le chiffre me parut considérable, mais je me plaignais de n’avoir pas de quoi vivre. Cependant j’étais épris d’une femme supérieure, et cet amour, principalement intellectuel, me consolait de tout, quoiqu’il fût sans espoir, ladite femme supérieure étant mariée et rigoureusement honnête.

Dès que je repris conscience, je partis pour aller lui rendre visite. Je fis un très grand détour et je passai par la rue Montmartre : je me demande pourquoi, car je ne me rappelle plus du tout dans quel quartier demeurait la femme supérieure, mais je suis sûr qu’il ne fallait point passer par la rue Montmartre. J’avais marché si longtemps que j’étais las et altéré. J’entrai dans un cabaret, appelé bar (par abréviation peut-être ?) Il n’y avait là, outre le patron et sa servante, que deux consommateurs, deux tout jeunes gens d’une tenue parfaite et d’une mise extrêmement soignée.

Comme le patron se baissait pour prendre sous le comptoir un morceau de glace à mon intention, l’un des deux jeunes gens le tua raide d’une balle tirée de haut en bas. En même temps, l’autre jeune homme tuait la servante. Ils me prièrent poliment de me retirer, sous prétexte que je les gênais, et se mirent aussitôt à forcer le tiroir-caisse. Je m’en allai fort tranquillement.

Je ne tardai point d’arriver chez la femme supérieure, qui donnait une petite soirée. Comme j’entrais dans le salon, elle s’étonnait que les N*** ne fussent pas encore là.

— Vous ne les verrez pas ce soir, dit l’un des invités. N*** est à la morgue, et Mme N*** est au Dépôt.

— Bah ? dit la femme supérieure avec intérêt.

— Contez-nous donc cette histoire ! dit une autre dame.

— Oh ! elle est fort banale, dit le premier interlocuteur. Ce matin, Mme N*** a entendu un peu de bruit dans le cabinet de N***, qui se chamaillait avec le propriétaire. Elle est accourue, son revolver à la main, et elle a tiré sur le propriétaire ; mais, comme elle, n’a aucun entraînement et qu’elle est fort maladroite, c’est son mari qu’elle a tué.

— Et elle est au Dépôt ? dit la femme supérieure. En quels temps vivons-nous ?

On demanda sur ces entrefaites un quatrième, pour je ne sais quel jeu qui ressemble au whist. La partie dura fort tard. Je demeurai après tous les autres, seul avec la femme supérieure et son mari, qui sommeillait dans un fauteuil. Je ne lui avais pas encore dit de la soirée que je l’aimais. Je le lui dis. Elle me répondit que j’étais payé de retour, mais que jamais le mari ne consentirait au divorce.

— Nous n’avons, dit-elle, qu’un moyen de nous en débarrasser.

Froidement, elle prit un pistolet qui se trouvait, par le plus heureux des hasards, sur la table. Elle visa, sans sourciller, ce mari incommode, et je vous jure qu’elle ne le manqua point.

Mon rêve présente ici une lacune de plusieurs années ; car, lorsque je repris le fil, c’est moi qui étais dans le fauteuil et qui étais le mari. Tandis que ma chère femme, à sa table de travail, écrivait un nouveau roman, j’en lisais un autre, qui venait de paraître, de l’un des romanciers les plus illustres de cette époque future. Le lieu de la scène était le grand monde. Une comtesse, veillant au chevet de sa tante à héritage, fouillait dans les papiers de cette personne et y dénichait un testament en faveur des bonnes œuvres. Elle ne faisait ni une ni deux : elle brûlait le testament et empoisonnait la tante. Je me rappelle que je me dis alors :

— Pourquoi ne l’a-t-elle pas plutôt expédiée d’un coup de revolver ?

Mais à ce moment je crus entendre ma chère femme, qui devait me croire endormi, dire à sa fille (j’avais une belle-fille) :

— Fais donc descendre la grande malle.

Nous y mettrons le corps de ton beau-père, que je vais tuer dès que j’aurai fini ma phrase.

Glacé par la terreur, je ne bougeai point.

Elle finit sa phrase, prit le revolver, et je sentis au bras gauche une affreuse douleur, qui me réveilla. Quelle étrange coïncidence ! Un des consommateurs venait de tirer sur le pianiste, parce qu’il ne souffrait point qu’on le lui défendît. Un autre, voyant son geste, avait détourné le coup, et c’est moi qui l’avais reçu.

Abel Hermant Abel Hermant Né à Paris, le 3 février 1862.
Mort le 29 septembre 1950.