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Maurice Level : Mauvaise tête

jeudi 5 août 2021, par Denis Blaizot

Ce conte a été publié dans les Contes des mille-et-un matins le 25 avril 1921 1921 .


Sept heure et demie… Huit heures… Mme Boudu ne revenait pas.

Le père Boudu sortit sur le pas de la porte et scruta l’ombre de la ruelle éclairée tout au bout par un bec de gaz. Le quart sonna, puis la demie alors il rentra dans la maison, vida sa pipe sur les chenets et ordonna :

— Joséphine, servez !

Il mangea sa soupe et but un grand verre de vin. Joséphine apporta le bouilli et, tandis qu’il s’en coupait une tranche, dit :

— S’il était arrivé quelque chose à madame ?…

Il haussa les épaules et grommela :

— Pensez-vous ! Madame fait la mauvaise tête, voilà tout.

Le matin, une querelle avait éclaté entre lui et sa femme, pour une vétille de rage, voyant qu’elle n’avait pas le dernier mot, elle était partie en claquant la porte sur quoi, lui était parti de son côté pour pécher à la ligne, ainsi qu’il en avait l’habitude, et n’était rentré que très tard, exprès.

Il acheva sa viande, son fromage, alluma sa pipe, déplia son journal, s’assit au coin du feu. Mais bientôt il se leva et descendit dans la rue. Joséphine y était aussi, un fichu noué sur la tête. La fraîcheur de la nuit le fit frissonner ; la servante dit :

— Que monsieur mette sa casquette, ou monsieur va attraper du mal.

Il obéit, touché qu’on prit soin de sa santé. Fouillot, qui avait pour fonction d’allumer les becs de gaz et de les éteindre, lui souhaita le bonsoir en passant ; son pas résonnait encore que l’obscurité tomba. Alors Joséphine murmura :

— C’est pas naturel !…

— Qu’est-ce que vous voulez, bougonna M. Boudu, je ne peux tout de même pas dire éternellement comme elle ! Enfin, vous êtes témoin : qui avait tort ?

Il se mit à faire les cent pas de long en large, jusqu’au jardin des Gripois ; Joséphine remonta jusqu’à la maison d’école. À dix heures ils étaient encore là. M. Boudu, que l’énervement gagnait, s’efforça de se rassurer, tout en se lamentant sur son propre sort : sa femme devait être chez les Mustier et attendait qu’il vînt la chercher mais il n’irait pas ! Elle avait besoin d’une leçon.

La pluie se mit à tomber, d’abord en poudre légère, puis à grosses gouttes. Joséphine proposa d’aller prendre madame avec un parapluie ; M. Boudu, que la colère et la justice de sa cause rendaient énergique, le défendit.

— Elle passera la nuit où elle est (je ne la plains pas d’ailleurs, elle n’y sera pas mal) et demain elle filera doux.

Mais le matin arriva sans que madame parût. Alors, M. Boudu commença de se montrer inquiet il s’habilla en hâte et se rendit chez les Mustier ; les Mustier n’avaient pas vu sa femme depuis deux jours ; il pensa qu’elle était peut-être chez les Crambion ; les Crambion tombèrent des nues. Il visita ainsi quatre autres amis sans résultat, et revint chez lui. Du plus loin qu’elle l’aperçut, Joséphine lui fit signe que madame n’était pas de retour.

— Oh ! fit-il.

Il était si pâle et tremblait si fort qu’il fallut le faire asseoir et le forcer à prendre du café. Une voisine vint, tandis qu’une autre courait chez le garde champêtre. Maintenant, M. Boudu se désolait. De trente années d’existence commune et de querelles, il ne conservait que le souvenir de jours paisibles, de mille petites douceurs. Ce fut tout juste si, pour le consoler, la voisine ne dut pas critiquer son épouse : elle avait de bons moments, elle en avait aussi de mauvais.

La journée s’acheva sans apporter rien de nouveau, puis le soir vint, la nuit, une de ces mauvaises nuits, secouées de pluie et de vent, qui vous encrassent le cœur.

On se mit à battre le village, les maisons inhabitées, celles qui tombaient en ruine, une roulotte de forains, le bois, la grotte, les bords de la rivière ; mais Mme Boudu demeurait introuvable.

Trois jours s’écoulèrent en vaines recherches. M. Boudu perdait le boire et le manger. Il ne maigrissait point, ses joues demeuraient roses ; le spectacle n’en était que plus triste, de ce gros homme, naguère jovial, assis maintenant du matin jusqu’au soir, le portrait de sa femme sur les genoux. On lui disait :

— Ce n’est qu’une fugue ! Elle reviendra. De toutes manières, à quoi bon vous tourner le sang ? Trouvez une occupation…

— Quelle occupation me distrairait de mon souci ? soupirait-il. Les affaires ? Le voyage ?… Voir du monde ?… Non. Une seule chose peut-être… Et encore ! La pêche… Pendant qu’on suit son bouchon, on ne pense à rien.

Comme on l’approuvait, il se défendit et il fallut insister, ordonner presque. Alors il céda, ramassa ses engins, et se traîna jusqu’à sa place, en un point où la rivière faisait un coude, et qu’il amorçait depuis vingt uns, même en temps prohibé, pour que les poissons n’en perdissent pas l’habitude.

Ce matin-là, des mariniers sondaient la rivière. Il demanda ce que c’était, on lui répondit, ne voulant pas lui dire la vérité, qu’une barque ayant chaviré la veille, on cherchait la cargaison de drap qu’elle portait. Mais à chaque fois que la gaffe sortait de l’eau, pour détourner son attention, des gens lui disaient, le doigt tendu vers une de ses lignes :

— Est-ce que ça ne mord pas, Boudu ?

Il roulait son moulinet de droite, levait sa ligne dormante de gauche, ferrait celle du milieu et hochait négativement la tête. Le soir, il mangea de meilleur appétit, dormit un peu, et dès que l’aube vint, retourna à la rivière. Les mariniers sondaient toujours. Quand ils eurent fouillé en amont, en aval, et qu’il ne resta plus que la place où il péchait, ils se consultèrent.

Juste à ce moment, Boudu tirait un joli gardon, et on le vit sourire pour la première fois. Alors quelqu’un dit :

Vous n’allez pas déranger ce pauvre homme !… Un tantôt qu’il ne sera pas là, vous reprendrez le travail…

Mais M. Boudu pêchait toujours. Comme il n’allait plus au café, dont l’atmosphère bruyante l’attristait, ses amis venaient lui rendre de petites visites au bord de l’eau, et, par respect pour son chagrin, même quand il était en retard, les pécheurs ne s’installaient pas à sa place. Mais, soit qu’elle fût devenue mauvaise, soit qu’il eût perdu son habileté d’antan, il ne prenait pas grand’chose.

Fouillot, dont il avait guidé les premiers pas dans la carrière, risqua :

— Hé ! je comprends que ça ne morde pas, monsieur Boudu ! Vous n’avez pas seulement deux mètres de fond et il y en a plus de quatre où vous êtes !

Froissé dans sa dignité de pêcheur, il haussa les épaules et retira encore cinquante centimètres.

L’été s’acheva, puis l’hiver. Dans les premiers jours de mars, il tomba malade. Un froid qu’il avait pris à s’obstiner à pêcher malgré la pluie et la neige. Bientôt il toussa si fort qu’il lui fut impossible de quitter son lit. Fouillot profita de son absence pour s’installer à sa place.

Du premier coup, avec son fond de quatre mètres, il amena un barbillon de deux kilos du second, une perche rouge, ensuite une anguille… À trois heures, son filet plein, il arriva triomphant chez Boudu et le brandit :

— Hé ! monsieur Boudu ! Voyez voir !

Boudu tourna la tête vers le filet et marmonna :

— Très joli !…

— C’est a votre place, et avec quatre mètres !

Le malade ouvrit de grands yeux et balbutia :

— Je suis foutu.

— Sûr qu’il est mal et qu’il se voit mourir ! soupira Fouillot.

Ce qui ne l’empêcha pas de retourner à sa place le lendemain. Mais tout de suite, sa ligne accrocha. Comme le crin et les hameçons sont chers, il dégagea bien doucement. Un ami qui le regardait faire dit, comme le fil sortait de l’eau :

— C’est des herbes.

— Des herbes ? fit Fouillot tout tremblant. C’est des cheveux avec la peau après !…

Et, jetant la gaule, tout courant, il s’en fut conter la chose au garde champêtre. On prit des perches à crochet, on racla le fond, et les hommes dirent :

— Ça y est, on est dessus !

Mais il fallut s’y prendre à plusieurs fois, car la charge était lourde. Enfin on vit paraître un morceau d’étoffe, puis une chose affreuse, une face bleue, des mains gluantes de vase, et des jambes au bout de quoi pendait un sac lesté de trois énormes pierres.

— Mme Boudu ! cria Fouillot.

Dans le même instant Boudu commençait à délirer.

— Elle ne rentrera pas, non !… Attends un peu… Voulez-vous me laisser ma place ? Je vous défends bien d’y mettre plus d’un mètre cinquante !… Ça ferait du joli…

Et il s’éteignit doucement au petit matin, juste comme le procureur de la République frappait à sa porte.

Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.

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